Quand Félix Tshisekedi expose la RD Congo à la menace islamiste: Patrick Mbeko

L’ambassade des États-Unis à Kinshasa a diffusé un communiqué qui est passé inaperçu, mais qui mérite une attention toute particulière. Dans ce communiqué, qui fait le point sur la visite de Félix Tshisekedi aux USA et les différents accords de partenariat conclus entre le Congo et le pays de l’Oncle Sam, il est fait mention de la volonté de la RDC de se joindre à la coalition internationale contre le groupe État islamique.

De mon point de vue, il s’agit d’une décision irresponsable. Une décision qui pourrait nous coûter extrêmement cher, en ce sens qu’elle nous expose inutilement à la fureur de l’État islamique ou des groupes se réclamant de la même idéologie que lui. La RDC, qui connaît des graves problèmes sécuritaires, n’a pas à se mêler des guerres ou des conflits géopolitiques qui ne le concernent pas et dont les contours restent flous.

L’État islamique n’aurait jamais existé sans la guerre en Irak et la politique américaine dans la région. Non seulement les Américains ont indirectement créé ce monstre et tant d’autres qui ont prospéré depuis au Moyen-Orient, mais ils les ont instrumentalisés pour atteindre d’inavouables desseins un peu partout dans le monde. De la Libye en Syrie en passant par l’Afghanistan et le Kosovo, ils ont flirté avec les islamistes.

Il faut par ailleurs rappeler que la relation entre les services secrets américains et l’islam radical est une vieille histoire d’amour qui a commencé, en 1979, en Afghanistan, pour faire imploser l’Union soviétique. C’est la fameuse «opération Cyclone», la plus importante et la plus longue opération secrète de l’histoire de la CIA qui bénéficia d’un budget de près de 4 milliards de dollars. L’Agence (la CIA) équipa les islamistes afghans que Ronald Reagan qualifiait candidement de « résistants » et de « combattants de la liberté ». C’est l’opération Cyclone qui révéla au monde entier le « très respectable » Monsieur Oussama Ben Laden, l’ex-numéro un du très célèbre réseau Al-Qaïda. En 1996, des individus appartenant à ce groupe terroriste furent utilisés par le MI6 britannique pour abattre le colonel Kadhafi, le premier dirigeant au monde à avoir lancé un mandat d’arrêt international contre Ben Laden en 1998.

L’alliance de convenance et d’intérêt entre les États-Unis (leurs alliés européens et certaines monarchies du golfe) et les mouvements islamistes s’est poursuivie en Bosnie et au Kosovo, et il n’est pas exclu que la CIA soit directement ou indirectement impliquée dans les activités terroristes des Tchétchènes en Russie et des Ouïgours en Chine.

En 2011, la CIA a recruté des milliers d’islamistes pour combattre les forces de Mouammar kadhafi. Seulement dans la ville de Mazar-i-Sharif (Afghanistan), 1500 combattants ouzbeks et Hazaras ont été recrutés par l’Agence pour aller faire le djihad en Libye. Idem en Syrie, où sous couvert de l’opération « Timber Sycamore », la CIA, de concert avec la Jordanie et certaines monarchies du Golfe, a mobilisé des dizaines de milliers de djihadistes pour renverser le gouvernement de Bachar el-Assad.

Donc avant d’être l’ennemi public numéro 1 de l’Amérique selon la conjoncture et les circonstances du moment, l’islam radical est avant tout un instrument de politique étrangère de certaines puissances occidentales. Félix Tshisekedi, qui dit vouloir engager la RDC dans une guerre contre la terreur qui lui est complètement étrangère, devrait comprendre cela, au lieu de prendre des décisions qui pourraient avoir des conséquences fâcheuses pour le pays et les Congolais… qui ont par ailleurs d’autres priorités.

Il vrai que l’Afrique centrale est l’une des régions les plus instables du continent africain depuis les indépendances. Cependant, malgré la présence de la Lord Resistance Army (LRA) à l’Est de la RCA et des groupes armés instrumentalisés par le Rwanda à l’Est de la RD Congo, la plupart des pays de la sous-région ont été peu touchés par le terrorisme tel que perçu aujourd’hui. Même si la donne a certes changé depuis l’irruption de Boko Haram sur la scène stratégique du Bassin du Lac Tchad, la « pénétration djihadiste » reste relativement faible, pour ne pas dire inexistante.

Mais la donne pourrait changer radicalement. On sait que la disparition de Kadhafi a ouvert la voie à une reconfiguration des influences en Afrique du Nord et au Sahel, où l’on a vu prospérer de nombreux groupes intégristes. Certains ont fait allégeance à l’État islamique et opèrent désormais en dehors de leurs « zones de confort », frappant certains pays d’Afrique subsaharienne comme le Mali, le Burkina-Faso et la Côte d’Ivoire.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’Afrique subsaharienne n’est plus à l’abri du « péril islamiste ». Un péril qui s’accompagne d’une militarisation à outrance du continent par les puissances extérieures. Les États-Unis en tête, qui, sous couvert de lutte contre le terrorisme et le crime organisé, convoitent les ressources naturelles avérées et potentielles de l’Afrique et visent, à terme, une militarisation « américanisée » croissante de plusieurs régions stratégiques du continent afin d’asseoir leur hégémonie et d’évincer les puissances rivales telles que la Russie et la Chine.

Les dirigeants africains ne semblent pas comprendre ce «grand jeu» des puissances fait de manipulations, où la duplicité et les stratégies de l’ombre sont la règle. Et lorsque Félix Tshisekedi dit vouloir se prêter à ce jeu, en se rangeant aux côtés des États-Unis dans la guerre contre l’État islamique — que Donald Trump affirme pourtant avoir neutralisé —, il expose inutilement les vies congolaises à la furie des barbus qui ne nous ont rien demandé, en plus de nous avoir aucunement provoqué.

L’absence d’intelligence politique et de vision stratégique au sommet de l’État congolais est plus qu’inquiétant. On veut en effet embarquer le pays, qui n’a même pas encore réussi à régler la question des groupes armés opérant au Kivu, dans une guerre contre la terreur dont on ne maîtrise pas les tenants et les aboutissants. L’affirmation congolaise de participer à la guerre contre l’État islamique est d’autant plus irresponsable qu’elle pourrait servir de prétexte à certains groupuscules fanatisés pour s’inviter dans la région hautement stratégique des Grands Lacs. Et ce sont les populations qui en paieront le prix…

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