Assassinat de Laurent-Désiré Kabila : les vérités de Nono Lutula, ancien conseiller sécurité du « Mzee

Condamné à la peine capitale en janvier 2003 dans le procès de l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila, il a été gracié par Félix Tshisekedi le 1er janvier. L’ancien conseiller sécurité de « Mzee » raconte sa détention et livre sa version des événements du 16 janvier 2001.
Sa voix tremble légèrement mais ses souvenirs semblent intacts. Une semaine après sa sortie de la prison de Makala, où il a passé vingt ans aux côtés du colonel Eddy Kapend, de Georges Leta et des autres condamnés dans le procès de l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila, Constantin Nono Lutula savoure ses premiers jours d’homme libre.

Graciés au soir de la Saint Sylvestre à la suite d’une série d’ordonnances du président Félix Tshisekedi, l’ancien conseiller sécurité de celui qu’il appelle encore le « Mzee » peine encore à croire à sa libération.

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Installé à Kinshasa, dans un lieu qu’il ne souhaite pas dévoiler, l’homme de 75 ans rumine encore ce jugement, prononcé le 7 janvier 2003 par un tribunal militaire, qu’il qualifie de « règlement de compte » et qui a régulièrement été dénoncé par les organisations des droits de l’homme.
Vingt ans après, le mystère reste entier. Si Rachidi Kasereka, garde du corps de Kabila, est bien celui qui a tiré à bout portant sur le président congolais, qui a commandité l’assassinat ? Plusieurs théories ont été évoquées au cours des deux dernières décennies, dessinant les contours de ce qui s’apparente à un complot aux ramifications multiples.
En attendant une hypothétique réouverture de l’instruction par la justice congolaise, Nono Lutula livre à Jeune Afrique sa version des faits et évoque ce 16 janvier 2001, quand un simple « kadogo » a tué le président congolais. Il revient sur les jours et les semaines qui ont suivi ce qui reste comme l’une des plus grandes énigmes de l’histoire récente du Congo, ainsi que sa longue détention dans le pavillon 1 de la plus célèbre des prisons congolaises.
Jeune Afrique : Comment avez-vous appris l’annonce de votre grâce présidentielle ?
Nono Lutula : Nous étions à la prison centrale de Makala. Il y avait de plus en plus de rumeurs à l’approche du Nouvel An mais, au départ, nous n’y avons pas cru. Les radios ont commencé à en parler. RFI, la RTNC, Voice of America… Tout le monde semblait le confirmer. Nous étions contents, soulagés.
C’est une histoire qui dure depuis très longtemps et nous avons été déçus à plusieurs reprises. Dès 2003 un décret présidentiel d’amnistie avait été signé par Joseph Kabila, mais nous n’en avons pas bénéficié alors que nous remplissions les conditions.

JOSEPH KABILA S’EST OPPOSÉ À CE QU’ON NOUS EXÉCUTE, JE LUI RECONNAIS ÇA

Avec Eddy Kapend et consort, nous avons été accusés d’atteinte à la sécurité de l’État, une infraction politique par définition. En vertu du droit pénal congolais nous étions concernés, mais nous avons été séquestrés.

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Par la suite, nous avons bénéficié d’un avis parlementaire favorable de la chambre basse, dirigée à l’époque par Olivier Kamitatu, qui concernait spécifiquement les condamnés dans l’assassinat du Mzee. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a aussi statué en notre faveur pour qu’on nous relaxe. Elle n’a jamais reconnu la régularité du jugement prononcé par la Cour d’ordre militaire. Mais nous avons encore été séquestrés.
Les deux décrets du président Félix Tshisekedi viennent réparer ces injustices. Je voudrais néanmoins souligner un point : l’ancien président de la République Joseph Kabila, s’est opposé à ce qu’on nous exécute, je lui reconnais ça. La décision lui revenait à lui seul.
Dans quelles conditions se sont déroulées ces vingt années de détention ?
Avec les autres condamnés nous étions dans le pavillon numéro 1, qui nous était réservé. Les six premiers mois, les gardes ont barricadé nos cellules. Nous étions seuls, les autres détenus ne pouvaient pas nous fréquenter, puisqu’on nous qualifiait d’assassins du président de la République.
Nos ennemis sur place étaient d’abord les militaires Zimbabwéens qui encerclaient le pavillon avec un armement terrible. Il y avait des rumeurs fantaisistes, selon lesquelles Jean-Pierre Bemba et son mouvement allaient nous envoyer un hélicoptère pour venir nous évacuer… C’était aberrant.
Les conditions se sont améliorées au fur et à mesure. Lorsque la garde présidentielle a remplacé les officiers zimbabwéens, nous avons été autorisés à sortir une heure par jour ,puis à recevoir des visiteurs.

Aviez-vous des contacts réguliers avec les autres prisonniers ?
J’ai fait toute ma détention avec Eddy Kapend. C’est un type courageux, il a pris ses responsabilités. Toutes les menaces pesaient sur lui, il devait avoir de l’endurance.
On était ensemble dans le même pavillon. On s’est mis à la prière ensemble, Eddy Kapend s’est aussi mis à prêcher. Les autres prisonniers avaient peur de nous au départ, personne ne nous approchait. Ils craignaient que, s’ils nous parlaient, ils subiraient le même sort que nous.
On s’occupait comme on pouvait. Avant de venir ici, j’étais chercheur au Centre d’étude juridique et politique du monde africain de l’université Paris I – Panthéon La Sorbonne. J’ai donc continué à écrire et à publier des articles sur des questions de droit. Je le faisais sous pseudonyme , mais j’ai recommencé à signer de mon nom quand le président Tshisekedi est arrivé au pouvoir.
Entre détenus, nous avons aussi beaucoup parlé du jugement. Nous savions que c’était des racontars, mais on a attendu en vain que l’affaire soit rouverte.

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Comment avez-vous rencontré Laurent-Désiré Kabila ?
L’ancien président Laurent-Désiré Kabila était un philosophe et un intellectuel. Il a nourri sa conscience dans la lutte. Il savait que la diaspora congolaise était très présente à l’étranger, notamment en Europe. Il avait sûrement lu les publications que je faisais quand j’étais à La Sorbonne.
Quand il a conquis Kinshasa, en mai 1997, il a fait un appel du pied à l’intelligentsia congolaise pour participer à la reconstruction. C’est dans ce cadre que je suis arrivé. Je suis parmi les derniers à avoir rejoint Kinshasa, en 1999. J’avais été formé sur les questions de sécurité avec les Israéliens. J’étais parmi ceux qu’il écoutait beaucoup.
Où étiez-vous ce 16 janvier 2001, quand Laurent-Désiré Kabila a été abattu ?
J’ai commencé la journée dans mon bureau au Palais de Marbre. J’étais avec Justin Kalumba, qui est actuellement au gouvernement (ministre des Classes moyennes, petites et moyennes entreprises et artisanat, ndlr). Je l’ai quitté pour assister au deuil de la femme de l’un des commandants du Palais.
Kalumba m’a appelé pour me dire qu’il y avait des coups de feu qui retentissaient vers le bureau du Mzee, mais qu’ils ne savaient pas ce qu’il se passait. C’est moi qui ait ensuite informé le ministre Abdoulaye Yerodia Ndombasi, qui était avec moi.
J’ai aussi appelé Buse Falay, le directeur de cabinet adjoint, pour l’informer de ce qu’il se passait. À ce moment-là nous sommes partis à la clinique Ngaliema où ils avaient acheminé le corps.

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Saviez-vous, à ce moment-là, que le président avait été assassiné par l’un de ses gardes du corps, probablement avec un complice ?
À ce moment-là, nous n’avions pas tous les détails. Nous savions juste que l’un de ses gardes du corps avait ouvert le feu sur lui, mais nous ne savions pas lequel. Ils étaient nombreux, nous n’avons pas tout de suite été informés qu’il s’agissait de Rachidi Kasereka… C’est une affaire complexe. Je n’étais pas présent, et je n’ai pas mené ma propre enquête.

LAURENT-DÉSIRÉ KABILA AVAIT LE SENTIMENT D’ÊTRE CERNÉ

Peu avant son assassinat, Laurent-Désiré Kabila comptait de nombreux ennemis, au sein du Palais comme dans les pays voisins. Vous avait-il fait part de craintes concernant sa sécurité ?
Le président avait le sentiment d’être cerné. À ce moment-là, il y avait des rébellions un peu partout dans le pays. Il avait souvent des pressentiments concernant sa sécurité. Quand les avions survolaient le Palais de Marbre, cela faisait toujours beaucoup de bruit et ça l’inquiétait. Il m’appelait tout le temps pour savoir ce qu’il se passait.
Pourquoi ne pas avoir renforcé sa protection ?
Mais Mzee Kabila se méfiait de tout le monde ! Après tout, c’était un maquisard, il connaît les risques qui accompagnait son poste. Il était toujours sur le qui-vive.
Malheureusement ce type d’évènement peut arriver partout dans le monde. Un garde du corps, lorsqu’il prépare son coup, il ne va pas prévenir les autres. Il a un accès direct au président, il peut surprendre tout le monde. C’est ce qui s’est passé.
Il se passe ensuite deux jours entre le décès de Laurent-Désiré Kabila et l’officialisation de sa mort. Et il y a d’abord cette prise de parole d’Eddy Kapend, qui demande aux militaires de rester dans les casernes, qui alimente les suspicions…
Vous vous doutez bien que je ne pouvais pas être au courant du discours du colonel Eddy Kapend. Nous n’étions pas ensemble à ce moment.
L’assassinat du Mzee nous avait tous surpris, nous étions tous très occupés. J’ai suivi son discours où il demandait aux militaires de rester en caserne. Il a joué un rôle important, à ce moment-là, parce que sinon il risquait d’y avoir des débordements. C’était son initiative, en tant qu’aide de camp. Il pouvait peut-être prendre ce qu’il fallait prendre. Il n’y a que lui qui peut répondre sur les motivations de ce discours.
Vient ensuite le moment de choisir un successeur. Ya-t-il eu débat pour savoir qui devait prendre le pouvoir ?
Le Mzee ne s’était pas ouvert auprès de moi sur ses vœux de succession, je ne peux donc pas être affirmatif là-dessus. Mais beaucoup disent alors que son choix était en effet arrêté sur son fils, Joseph, qui a finalement été choisi.
Ce que je sais, c’est qu’après son assassinat nous nous sommes réunis avec les proches conseillers du président. Il y avait donc moi-même, Georges Leta (chef de l’Agence nationale de renseignement), Eddy Kapend, Buse Falay, Mwenzé Kongolo (ministre de la Justice), Abdoulaye Yerodia… Nous nous sommes rassemblés pour parer au plus urgent. Nous devions réunir ceux qui étaient présents à Kinshasa et les prévenir. De leur côté, les Zimbabwéens ont géré dans leur coin l’évacuation du corps vers Harare.
Il y a avait beaucoup de pôles et de cercles différents, avec des intérêts différents. Il y avait d’un côté Eddy Kapend, de l’autre le ministre de l’Intérieur Gaëtan Kakudji qui évoquait d’autres noms, le général Luetcha était aussi là. Tout ça nous a pris de court.
Quelques semaines plus tard vous êtes arrêté, en même temps qu’Eddy Kapend et d’autres. Comprenez-vous ce qui est en train de se jouer ?
Juste après l’assassinat j’avais été amené à voyager avec le nouveau président Joseph Kabila, à l’occasion de sa tournée entre les États-Unis et l’Europe. Nous sommes allés un peu partout et j’étais dans la suite du président. Au retour il m’a maintenu dans mes fonctions.
J’ai été l’un des derniers à être arrêté, c’était le 7 mars. Il y a eu beaucoup de discussions. Je pense donc que le président n’était pas forcément partant pour m’arrêter. Qui l’a convaincu ? Je ne sais pas. Il savait que je n’étais pas dans les histoires militaires.

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Mais vous étiez tout de même conseiller sécurité, ils peuvent alors penser que, si complot il y a eu, vous pouviez être au courant…
C’est un jugement ab irato, c’est à dire un jugement aveugle, sous l’emprise de la colère. On nous a condamné sur la base d’un règlement de comptes. Ceux qui restaient et voulaient nous remplacer ont pesé en ce sens. C’était une vengeance.
J’étais le premier à regretter le décès de mon chef. J’ai renoncé à mon poste de chercheur pour venir auprès du président. Tout ça pour participer à un complot pour le tuer ? C’est aberrant. Je ne suis pas l’avocat d’Eddy Kapend, mais il a été condamné à mort à sept ou huit reprises pendant le procès. Où a-t-on vu cela ? Le verdict contre lui fait réfléchir, il en a été la victime idéale.
Mais alors qui avait intérêt à tuer le président ? De nombreuses pistes ont été évoquées au fil des années. L’un d’entre-elles est celle d’une vengeance d’officiers restés fidèles au général Masasu. Une autre impliquait les voisins rwandais et ougandais, une autre encore le diamantaire libanais Bilal Héritier. Quelle piste vous semble la plus crédible ?
Il y a un méli mélo, dans cette affaire. Je me contenterais de rester là-dessus. Je ne veux pas faire plus de commentaires.
Mais les assassins sont-ils toujours dehors selon vous ?
La société civile le pense en tout cas. Moi, je me contenterais de répondre que c’est un règlement de comptes. La complexité de l’événement prouve tout ça. Pour le reste, je ne préfère pas trop m’avancer.
Plaidez-vous aujourd’hui pour une réouverture du procès ?
Il faut que l’on rouvre le procès, désormais. Qui sait, nous serons peut-être entendus comme témoins.

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